Vers la fin du XIIIème siècle, Dante Alighieri et ses confrères du "dolce stil nuovo" s’interpelaient, allégrement mais férocement, par sonnets interposés. L'objet de leurs disputes était de préférence la littérature, mais aussi leurs histoires de cœur, d'argent, de famille et, bien sûr, leurs différends politiques. Rien de nouveau depuis sept siècles, sauf que la forme "sonnet" est tombée -comme le roman aujourd'hui- en désuétude. Voltaire lui aussi pratiqua le genre, ainsi que Lautréamont dans ses « Poésies » où il règle ses comptes avec les « grandsécrivains » de son temps, ou bien Ferdinand Céline pour proférer des atrocités antisémites, ou, encore, Antonin Artaud dénonçant les porcs qui l’entouraient. Et comme eux, beaucoup d’autres écrivains ont eu recours à la violence satirique, l’une des caractéristiques sine qua non du genre, parfaitement défini par Le Petit Robert : "Pamphlet : Court écrit satirique qui attaque avec violence le gouvernement, les institutions, la religion, un personnage connu".
Ici il s'agit de Mario Vargas Llosa (« Varguitas », pour ses copains), sorte de paladin du roman contemporain et de la "société ouverte" chère à Karl Popper, dont il se déclare le disciple, peut-être parce que sa médiocrité intellectuelle imite celle de son petit-maître. Car Vargas Llosa est un écrivain médiocre écrivant pour des lecteurs médiocres, qui sont légion. C'est la clé de son succès éditorial et médiatique dans notre société, elle-même médiocre et dans laquelle le "succès" est devenu une marchandise comme une autre, laquelle ne peut s'obtenir, sauf exception, qu'en confortant la médiocrité.
Quiconque ayant lu et compris Musil, Thomas Mann, Beckett, Proust, Borges, Joyce, Steinbeck, Faulkner, Carpentier, Kafka, Rulfo, Pessoa, etc. ne peut dire que Vargas Llosa soit un écrivain de génie. Ses laudateurs et compères, y compris des « grandsécrivains », ne comprennent pas grand-chose à la littérature. Ils aiment seulement la facilité d'une prose et la superficialité d'une « pensée » avec lesquelles ils peuvent s'identifier sans effort.
Pour sûr, tous ces messieurs diront que j’agis sous l’emprise de la jalousie, de l’envie, de la frustration. Cela m’est égal. C'est leur problème. Le mien concerne non pas la petite envergure littéraire et morale de Varguitas, qui confond piteusement fiction et conscience, mais bien son rôle de commis de la "société ouverte" qu’il endossa pour le compte des banquiers et de la bourgeoisie financière multinationale. Ceux-ci, alliés avec le « think tank » des néo-cons américains, l’envoyèrent au Chili lors des récentes élections présidentielles pour appuyer le retour au pouvoir de leurs camarades néo-pinochétistes.
Aucun romancier chilien, que je sache, n’éleva la voix pour protester contre cette intromission de leur collègue péruvien, peut-être à cause de l'image médiatique imposante que lui ont créée, habilement, ses commanditaires et, bien entendu, ses éditeurs, lesquels ont beaucoup d'argent à investir et à gagner dans ce genre d’affaires politico-littéraires. Dernièrement, ils lui ont conseillé d’écrire un petit roman sur les malheurs des Noirs à l’époque du Congo belge, pour améliorer ainsi son image de marque en vue d’impressionner le jury du prix Nobel, prix qui serait éventuellement utilisé non pour la promotion de la littérature, mais comme fer de lance d'une vaste attaque idéologique de l'impérialisme états-unien contre les forces progressistes de l'Amérique Latine, en particulier contre la révolution cubaine et la révolution bolivarienne.
Heureusement les Suédois connaissent très bien les prises de positions, les attitudes et les idées d’extrême-droite du métis d’Arequipa, toujours enchanté de s'habiller en smoking pour défendre la liberté et la vie non des peuples latino-américains, mais la liberté des banques et le train de vie des nantis. Quant à moi, la publicité mensongère ne me trompe pas. En bon indien araucano que je suis malgré ma peau blanche et mon long exil en France, je n'ai pas peur de défendre mon peuple. Et la vérité.